Podcast et synthèse rédigée

Planisphère. Comment comprendre les relations transatlantiques ? Avec J-S Mongrenier

Par Emilie BOURGOIN, Jean-Sylvestre MONGRENIER, Pierre VERLUISE, le 26 mars 2025  Imprimer l'article  lecture optimisée  Télécharger l'article au format PDF

Jean-Sylvestre Mongrenier, Docteur en géographie, spécialité géopolitique. Jean-Sylvestre Mongrenier est Directeur de recherche à l’Institut Thomas More et collaborateur de Desk-Russie.eu.
Interview organisée et conduite par Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb, il produit Planisphère sur Radio Notre Dame et RCF depuis septembre 2024. Cette émission a été diffusée en direct le 25 mars 2025.
Synthèse par Emilie Bourgoin, étudiante en quatrième année au BBA de l’EDHEC et alternante au sein de la cellule sûreté d’un grand groupe. Elle est en charge du suivi hebdomadaire de l’actualité des livres, revues et conférences géopolitiques comme de la rédaction des synthèses des épisodes de l’émission Planisphère pour Diploweb.

Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche pourrait redistribuer les cartes des relations transatlantiques, mais comment ? Sur le temps long, comment comprendre les relations entre l’Europe communautaire devenue « Union européenne » et les Etats-Unis, voire plus précisément l’OTAN ? Et sur le temps court, quelles évolutions récentes ? Voire quelles perspectives ? Pour répondre à ces questions importantes, Planisphère reçoit Jean-Sylvestre Mongrenier. L’occasion d’une mise en perspective salutaire. Podcast et synthèse rédigée, relue et validée par J-S Mongrenier.

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Synthèse de cette émission, Planisphère Comment comprendre les relations transatlantiques ? Avec J-S. Mongrenier. Rédigée par Emilie Bourgoin pour Diploweb.com. Relue et validée par J-S Mongrenier

LES RELATIONS TRANSTLANTIQUES, qui lient l’Europe et les États-Unis, sont un pilier central de la géopolitique mondiale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Fondées sur des intérêts stratégiques, économiques et sécuritaires communs, elles ont évolué au gré des contextes historiques et des dynamiques politiques. Cette synthèse explore les origines, les idées reçues, les tensions et les perspectives d’avenir de cette alliance complexe, en mettant en lumière le rôle clé de la France - y compris dans des dimensions méconnues - et les défis actuels.

Une idée fausse : l’alliance atlantique imposée à l’Europe

Contrairement à une idée répandue, l’Alliance atlantique n’a pas été imposée à l’Europe occidentale par les États-Unis. Jusqu’en 1949, les Américains étaient réticents à maintenir leur engagement militaire en Europe. George Kennan lui-même, théoricien du « containment  », excluait un pacte politico-militaire multilatéral. Il proposait des garanties de sécurité unilatérales et provisoires. Ce sont les diplomaties française et britannique qui ont insisté pour que les États-Unis acceptent de signer le traité de l’Atlantique Nord, créant ainsi l’Alliance atlantique, le 4 avril 1949. Les Français, en particulier, ont joué un rôle déterminant dans la mise sur pied de l’OTAN, cherchant à garantir la sécurité de l’Europe, face à la menace soviétique, par le déploiement permanent de troupes américaines.

Les États-Unis et le projet d’Europe communautaire

Les États-Unis ont été à l’origine du projet d’intégration européenne, au moyen du Plan Marshall (5 juin 1947), qui visait à reconstruire l’Europe, économiquement, et à la refonder sur le plan politique (voir l’établissement de l’Organisation européenne de coopération économique, l’OECE, le 16 avril 1948). Des initiatives comme le Conseil de l’Europe (1949) et la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA, 1950) ont également été soutenues par Washington. Cependant, les réticences de la France face à l’affirmation de la RFA (Allemagne de l’Ouest) ont compliqué ce processus. Les Américains insistaient sur la nécessité d’inclure la RFA, fondée en 1949, dans le système de défense de l’Europe occidentale, pour de multiples raisons : le poids démographique et économique de la RFA, son possible rôle militaire ainsi que sa position géostratégique, en Centre-Europe. Le projet de Communauté européenne de défense (CED), proposé par la France en 1950, a échoué en 1954 en raison de l’opposition française, Paris craignant le redressement militaire de l’Allemagne. L’erreur aura été de penser que la France pouvait statuer sur la chose : la RFA se dote d’une armée dans le cadre de l’OTAN : entrée dans l’OTAN en 1955 et fondation de la Bundeswehr l’année suivante.

La division du travail entre OTAN et CEE

Après l’échec de la CED, l’OTAN s’est imposée comme le pilier de la défense de l’Europe, défense assurée pour l’essentiel par les États-Unis qui, depuis 1945, assument le leadership de l’Occident. Cette période a instauré une division du travail : l’OTAN s’occupe de la sécurité et de la défense, tandis que la Communauté économique européenne (CEE) se concentre sur l’intégration économique. Ce strict partage des tâches prévaut jusqu’au traité de Maastricht (1992), qui prévoit une PESC (Politique étrangère et de sécurité commune), base d’une future « défense européenne ». Bien que le traité reconnaisse la primauté de l’OTAN, celui-ci a suscité des réticences américaines, Washington craignant la concurrence de l’Union européenne et un possible découplage géostratégique (voir le thème de la « forteresse européenne »). Cependant, au milieu des années 2000, l’Administration Bush voit finalement dans l’Union européenne un partenaire capable de partager le « fardeau de la défense » (voir le thème déjà ancien du « burden sharing »), tout en étant convaincue qu’elle ne pourrait devenir une rivale politique et militaire.

La Russie, en adoptant dès 1992 une doctrine de « l’étranger proche », suscita paradoxalement l’élargissement de l’OTAN en créant un sentiment d’insécurité parmi ses voisins

La pérennité et l’élargissement de l’OTAN

L’OTAN, initialement créée pour contrer la menace soviétique, a survécu à la fin de la Guerre froide (1991), ce par prudence stratégique et précaution géopolitique, les Alliés redoutaient l’apparition soudaine d’une sorte de « trou noir » géopolitique en Europe centrale et orientale (effondrement économique et guerres ethniques). Lors des sommets de Londres (1990) et de Rome (1991), ils décidèrent unanimement de perpétuer l’OTAN et de coopérer avec les anciens membres du Pacte de Varsovie (un Partenariat pour la Paix vit le jour en 1994). Par la suite, l’élargissement de l’OTAN aux pays d’Europe centrale et orientale fut motivé par la crainte d’une résurgence de la puissance russe. La Russie, en adoptant dès 1992 une doctrine de « l’étranger proche », suscita paradoxalement l’élargissement de l’OTAN en créant un sentiment d’insécurité parmi ses voisins. Notons aussi la signature d’un traité d’alliance entre Moscou et d’ex-républiques soviétiques (traité de Tachkent, 1992), fondement de ce qui devint ensuite l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Ces décisions furent prises bien avant le premier élargissement à l’Est de l’OTAN, élargissement effectif en 1999. Malheureusement, ce contexte est trop souvent ignoré et les arguments de la propagande russe sont repris.

La France est descendue d’elle-même du wagon de première classe, pour monter dans celui de deuxième classe

La France et l’OTAN : une relation complexe

La France, membre fondateur de l’OTAN, a cherché à y jouer un rôle de premier plan. Cependant, son influence était limitée par son engagement dans les conflits coloniaux (Indochine, Algérie), qui absorbait l’effort militaire français, et par la préférence accordée par les Américains à leurs alliés britanniques (le « Special relationship » : affinités électives et fraternité d’armes). La frustration française culmina lors de la crise de Suez en 1956, tout ceci conduisant le général de Gaulle à retirer la France du commandement intégré de l’OTAN en 1966, mais en restant membre de l’Alliance atlantique. Cette décision fut prise au détriment du pouvoir réel et de l’influence de la France au sein de l’Alliance : les structures civiles et militaires étaient alors en France qui participait au Standing Group (le directoire trilatéral informel de l’OTAN que De Gaulle aurait voulu institutionnaliser). En quelque sorte, la France est descendue d’elle-même du wagon de première classe, pour monter dans celui de deuxième classe. Drôle de façon d’assurer à la France un statut spécial au sein de l’OTAN… Notons cependant que la France restait présente dans les commandements de l’OTAN (des officiers de liaison placés sous l’autorité de l’état-major français) ; les accords Ailleret-Lemnitzer (1967) organisaient la participation militaire de la France à la défense du théâtre Centre-Europe ; l’armée de l’air française était partie prenante de défense aérienne intégrée de l’OTAN (le réseau NADGE). Par ailleurs, De Gaulle accepta d’acheter des avions américains Crusader pour l’aviation embarquée des porte-avions français. La réalité est donc bien plus complexe que l’héroïque « sortie de l’OTAN » que le Général aurait décidée. `

Le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN (2007-2008)

Sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN en 2009. Cette décision répondait à une contradiction : bien que la France contribuât significativement aux opérations militaires de l’OTAN, elle était sous-représentée dans les instances décisionnelles. Le retour visait à accroître l’influence française sur les décisions stratégiques, une option déjà envisagée sous les présidences de François Mitterrand et Jacques Chirac. Ce dernier avait conduit une première négociation mais elle avait achoppé sur la question du Commandement Sud de l’OTAN (Naples) que le président français voulait obtenir. Mais la VIe Flotte américaine relevait de ce commandement et Bill Clinton ne pouvait céder sur ce point (« Tout mais pas Naples »).

Planisphère. Comment comprendre les relations transatlantiques ? Avec J-S Mongrenier
Jean-Sylvestre Mongrenier
Docteur en géographie, spécialité géopolitique. Jean-Sylvestre Mongrenier est directeur de recherche à l’Institut Thomas More, collaborateur de Desk-Russie.eu. Crédit photographique : Pierre Verluise
Verluise/Diploweb.com

Les défis actuels et l’impact de Trump

Le retour de Donald Trump à la présidence américaine (20 janvier 2025 - ) pourrait endommager les relations transatlantiques, notamment sur le plan commercial. Sur le plan militaire, les Européens devraient être incités à augmenter leurs dépenses de défense, avec l’objectif de 2 % du PIB non plus comme plafond mais comme plancher : il faudrait viser les 3% (Trump parle d’un objectif de 5%). Actuellement, les États-Unis assurent près de 70 % de l’effort militaire en Europe, un déséquilibre qui affecte les relations transatlantiques et nourrit le ressentiment d’une partie des Américains. Pour renforcer leur sécurité, les Européens devraient s’atteler à l’« européanisation » de l’OTAN en augmentant leurs contributions financière et militaire et en plaçant davantage d’officiers dans les états-majors. Idéalement, il faudrait que le Commandement suprême en Europe (le SACEUR) soit à l’avenir un officier général européen (français ou britannique ?). Mais c’est à l’aune des budgets et des capacités qu’on jaugera les intentions. Pour ce faire, il faudra s’appuyer sur l’Union européenne, qui promet une « Europe des capacités », et sur la Banque européenne d’investissement (BEI). Notons qu’une forme de keynésianisme militaire (relance et soutien des dépenses d’armement) pourrait avoir des effets positifs sur le développement technico-économique de l’Europe et soutenir la « grande transformation » que le conjoncture géopolitique requiert.

Vers un rééquilibre des responsabilités

Les relations transatlantiques restent essentielles pour la sécurité et la stabilité mondiales, mais elles doivent évoluer pour refléter les réalités du XXIe siècle. Les Européens devraient assumer une plus grande part de responsabilité dans leur défense, tout en renforçant leur influence au sein de l’OTAN. Ce rééquilibre est crucial pour préserver l’Alliance face aux défis géopolitiques actuels : la menace militaire russe (l’Europe est confrontée à une guerre hybride, en Baltique et ailleurs) ; la montée en puissance de la Chine populaire et l’affirmation de ses ambitions géopolitiques, jusqu’en Méditerranée, en Baltique, dans l’Arctique et bientôt dans l’Atlantique (« China is coming ! »).

Au demeurant, une guerre dans le détroit de Taïwan et la prise de contrôle de la « Méditerranée asiatique » (les mers de Chine du Sud et de l’Est), par où passent les routes maritimes entre l’Europe et l’Asie, auraient de graves conséquences pour le Vieux Continent et le monde entier. Bref, l’Europe ne peut considérer la « Méditerranée asiatique » comme un lointain théâtre exotique ; moins encore la France, puissance territorialement présente dans la région « Indo-Pacifique » (près de 90% de son domaine maritime). Il y a donc un espace de manœuvre pour discuter avec l’Administration Trump d’une redistribution des pouvoirs et des responsabilités : de l’Ukraine au détroit de Taïwan ; plus largement, de l’Atlantique à l’Indo-Pacifique. Encore faudrait-il que ladite Administration s’inscrive dans une telle perspective et qu’elle ne cède pas aux délices et poisons du « Nixon in reverse », i.e. qu’elle prétende retourner la Russie contre la Chine populaire. Il faudrait aussi qu’un regroupement de puissances européennes veuille prendre des responsabilités et apporter un soutien multiforme à l’Ukraine, y compris avec une « force de réassurance » qui apporte des garanties, en plus de l’armée ukrainienne. Le débat est pendant depuis une année au moins (propos d’Emmanuel Macron, le 26 février 2024).

Une Europe qui serait le pilier continental d’un monde occidental mis en péril par les errements de l’hegemon américain...

Il importe enfin de replacer les enjeux immédiats dans un cadre plus large : l’enjeu global est celui d’une « Europe géopolitique » - de l’Atlantique au bassin du Don, de l’Arctique à la mer de Sicile - ; une Europe qui serait le pilier continental d’un monde occidental mis en péril par les errements de l’ hegemon américain. Une question nous taraude : la direction politico-diplomatique américaine s’inscrit-elle dans une « grand strategy », i.e. un redéploiement géopolitique qui pourrait avoir sa rationalité propre ? Ou bien cette direction est-elle sous l’empire d’une forme de millénarisme, en quête d’un mythique âge d’or, qui mènerait à la chute de l’Occident, au grand profit de la Chine populaire, de la Russie et de l’« Axe du chaos » ? En somme, nous éprouvons le vertige des abîmes. Dans l’un ou l’autre cas, il est vital que tout ou partie des alliés européens des Etats-Unis se ressaisisse et fasse front : l’Ancien Occident viendrait corriger les fautes morales et les erreurs géopolitiques du Nouvel Occident.

Bref, le moment est épochal : « Comprends ou tu es dévoré », dit le Sphinx à Œdipe.

Copyright pour la synthèse Mars 2025-Bourgoin/Diploweb.com


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[1Cette émission a été enregistrée en studio le 28 janvier 2025, avec un insert téléphonique le 11 mars 2025.

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| Dernière mise à jour le jeudi 27 mars 2025 |